Madame Bovary
Titre original : Madame Bovary, mœurs de province
Gustave Flaubert • 1857
Format In-Duodecimo (15 sec)
« Emma Rouault, fille de fermier nourrie de romans sentimentaux, épouse un officier de santé sans envergure. Étouffant dans la grisaille normande, elle cherche l'absolu dans l'adultère et le luxe. Une spirale de dettes et de désenchantements la mènera au suicide à l'arsenic, laissant derrière elle un mari anéanti et une fille promise à la misère. Le chef-d'œuvre glacé du réalisme français. »

Pourquoi lire ce livre aujourd'hui ?
À l'ère d'Instagram et de la mise en scène de soi, le « Bovarysme » n'a jamais été aussi actuel. Emma Bovary est l'ancêtre de l'influenceuse malheureuse, cherchant désespérément à conformer sa vie aux standards irréalistes de la fiction (hier les romans, aujourd'hui les réseaux). Flaubert dissèque avec une cruauté géniale notre insatisfaction chronique et notre besoin de consommer pour combler le vide.
Emma Rouault a grandi dans une ferme prospère de Normandie avant d'être envoyée au couvent, où les lectures clandestines de romans sentimentaux ont façonné son imaginaire. Elle rêve de passions orageuses, de bals aristocratiques et d'existences romanesques. Lorsqu'elle épouse Charles Bovary, officier de santé dévoué mais d'une médiocrité affligeante, la désillusion est brutale.
Installée d'abord à Tostes puis à Yonville-l'Abbaye, Emma s'ennuie à mourir. Un bal chez le marquis d'Andervilliers lui fait entrevoir le monde dont elle rêve ; le retour à la réalité lui est insupportable. Elle tombe dans une mélancolie nerveuse.
À Yonville, elle rencontre Léon, clerc de notaire qui partage ses goûts romantiques, puis Rodolphe, châtelain libertin qui la séduit sans scrupules. Emma vit ces liaisons comme des romans, accumulant les dettes auprès du marchand Lheureux pour maintenir son train de vie fastueux. Abandonnée successivement par ses deux amants et acculée par ses créanciers, elle avale de l'arsenic dans le laboratoire du pharmacien Homais.
Son agonie, décrite avec un réalisme clinique glaçant, dure des heures. Charles meurt de chagrin peu après. Leur fille Berthe, orpheline et ruinée, est envoyée travailler dans une filature. Le roman se clôt sur le triomphe d'Homais, incarnation de la bêtise bourgeoise satisfaite, qui reçoit la Légion d'honneur.
Le roman retrace la trajectoire tragique d'Emma Bovary, femme de médecin de campagne dévorée par des aspirations romantiques que la réalité provinciale ne peut satisfaire.
Première Partie : L'éducation sentimentale d'Emma et le mariage
Le récit s'ouvre sur l'arrivée de Charles Bovary au collège de Rouen, scène inaugurale dominée par sa casquette grotesque, symbole de sa gaucherie sociale indélébile. Fils d'un père fanfaron et d'une mère possessive, Charles mène des études médiocres avant de devenir officier de santé — un statut inférieur à celui de médecin. Après un premier mariage arrangé avec une veuve acariâtre qui meurt opportunément, il rencontre Emma Rouault aux Bertaux, ferme où il soigne la jambe cassée du père.
Emma fascine Charles par ses mains blanches, ses manières raffinées et son regard rêveur. Elle a été élevée au couvent, où les lectures clandestines de romans sentimentaux ont nourri son imagination de châteaux, de passions et de héros byroniens. Le mariage a lieu dans l'allégresse rustique : Flaubert décrit avec ironie les quarante-trois convives et le gâteau de noces prétentieux.
Installée à Tostes, Emma découvre très vite la platitude de la vie conjugale. Charles est heureux, ne « se doute de rien » ; Emma s'ennuie mortellement. La conversation de son mari est « plate comme un trottoir de rue ». Elle compare sa vie aux romans qu'elle a lus et constate amèrement l'écart.
L'invitation au bal du marquis d'Andervilliers à la Vaubyessard constitue le point de bascule. Pendant une soirée, Emma entrevoit le monde aristocratique : le luxe des candélabres, le raffinement des mets, la valse avec un vicomte. Le retour à Tostes est un choc. Elle conserve un porte-cigares vert qu'elle caresse comme une relique. Sa mélancolie devient pathologique : elle néglige sa maison, puis s'exalte, tombe malade. Charles, inquiet, décide de déménager à Yonville-l'Abbaye. Emma attend un enfant.
Deuxième Partie : Yonville, Léon, Rodolphe — la tentation de l'adultère
Yonville-l'Abbaye est un bourg figé, symbole de l'immobilisme provincial. Flaubert ouvre cette partie par une description minutieuse du village, de son église sans caractère et de ses habitants. À l'auberge du Lion d'Or, le couple rencontre les notables : M. Homais, pharmacien voltairien et bavard, incarnation de la bêtise satisfaite ; Binet, le percepteur monomaniaque ; et Léon Dupuis, jeune clerc de notaire.
Entre Emma et Léon naît une complicité faite de lieux communs romantiques : ils parlent de la mer qu'ils n'ont jamais vue, de musique, de lectures. C'est un amour platonique, frustré par la timidité de Léon qui finit par partir pour Paris sans s'être déclaré. Emma sombre dans une nouvelle dépression.
L'arrivée de Rodolphe Boulanger, châtelain libertin, relance l'intrigue. Rodolphe repère immédiatement Emma comme une proie facile. La scène des Comices Agricoles est un chef-d'œuvre d'ironie : Flaubert alterne les déclarations enflammées de Rodolphe et les discours officiels sur les engrais et les prix du meilleur fumier. La satire est dévastatrice.
Emma devient la maîtresse de Rodolphe. Elle vit cette liaison comme la réalisation de ses rêves romanesques : « Elle se répétait : J'ai un amant ! un amant ! » Elle s'endette auprès de Lheureux, marchand de nouveautés et usurier retors, pour acheter des étoffes, des bijoux, des cadeaux. Elle projette de fuir avec Rodolphe en Italie. Mais ce dernier, effrayé par tant d'exaltation, l'abandonne lâchement par une lettre hypocrite le jour même du départ prévu. Emma manque d'en mourir. Une fièvre cérébrale la cloue au lit pendant des mois.
Pour la distraire, Charles l'emmène à l'opéra de Rouen voir Lucie de Lammermoor. Emma s'identifie à l'héroïne. Dans la foule, ils recroisent Léon, devenu clerc chez un notaire rouennais.
Troisième Partie : La chute — Léon, les dettes, l'agonie
Emma et Léon renouent. Leur liaison s'épanouit lors des « leçons de piano » prétextes à des rendez-vous clandestins à Rouen. La scène du fiacre, où la voiture erre toutes vitres closes à travers la ville, scandalisait la morale de l'époque : Flaubert suggère l'acte charnel sans le décrire, par le seul mouvement erratique du véhicule dont on voit sortir une « main nue » jetant des morceaux de papier.
Emma mène désormais une double vie. Elle ment à Charles, invente des excuses, signe des billets à ordre. Lheureux la tient dans ses filets : il lui fait signer des reconnaissances de dettes, rachète ses créances, la piège méthodiquement. Léon, au départ éperdument amoureux, se lasse des exigences croissantes d'Emma. Il aspire à une vie rangée.
L'étau financier se resserre. Lheureux exige le remboursement immédiat de huit mille francs. Un huissier vient saisir les meubles. Emma, paniquée, court partout chercher de l'argent. Elle supplie Léon, qui refuse ; le notaire Guillaumin, qui demande des faveurs sexuelles en échange ; Binet, qui reste stupéfait ; et enfin Rodolphe, qui prétend ne pas avoir la somme.
Acculée, humiliée, refusant la réalité de sa ruine, Emma se précipite chez Homais, s'introduit dans le capharnaüm où Justin, l'apprenti amoureux d'elle, lui ouvre la porte. Elle avale une poignée d'arsenic.
L'agonie est longue, atroce, décrite avec un réalisme clinique effrayant. Les convulsions, les vomissements noirs, l'odeur cadavérique : Flaubert détruit toute possibilité de mort romantique. Le chant grivois de l'Aveugle, mendiant hideux qui ponctue le roman comme une figure de la mort, accompagne ses derniers instants. Elle meurt en entendant : « Souvent la chaleur d'un beau jour / Fait rêver fillette à l'amour. »
Charles, effondré, découvre les lettres des amants mais continue d'aimer Emma. Il meurt de chagrin peu après, murmurant : « C'est la faute de la fatalité ! » Leur fille Berthe, orpheline sans le sou, est recueillie par une tante pauvre et envoyée travailler dans une filature de coton. Le roman se clôt sur le triomphe d'Homais, promu chevalier de la Légion d'honneur.
Conclusion
La victoire finale revient à la médiocrité : Emma est morte, Charles anéanti, Berthe esclave, et c'est le pharmacien Homais — bêtise satisfaite et opportunisme social — qui prospère. Le réel écrase l'idéal.
Emma Bovary
L'Héroïne tragique / La BovarysteEmma incarne le désir insatisfait. Éduquée au couvent dans les romans sentimentaux, elle rêve de passions orageuses et de luxe aristocratique. La réalité de la vie provinciale avec Charles la désespère. Elle cherche l'absolu dans l'adultère (Rodolphe, Léon) et les dépenses (Lheureux), mais chaque expérience la déçoit davantage. Égoïste, mauvaise mère par moments, menteuse, elle est pourtant touchante par sa quête pathétique d'un « ailleurs ». Son suicide à l'arsenic n'est pas une lâcheté mais le constat d'une impossibilité à vivre dans un monde sans poésie.
Charles Bovary
Le Mari aimant et médiocreCharles est la prose incarnée. Officier de santé sans ambition ni culture, il aime Emma d'un amour absolu, béat et aveugle — le seul amour authentique du roman. Il ne « se doute de rien », ne voit pas les adultères, pardonne tout après la mort d'Emma en murmurant : « C'est la faute de la fatalité ! » Sa médiocrité est innocente, contrairement à celle d'Homais. Il meurt de chagrin.
M. Homais
Le Bourgeois triomphantPharmacien d'Yonville, Homais est l'incarnation de la Bêtise satisfaite. Anticlérical, scientiste, il débite des lieux communs avec l'aplomb d'un pontife. Il utilise un jargon pseudo-savant pour impressionner les paysans. Opportuniste, il représente la bourgeoisie montante qui finira par dominer le siècle. Il reçoit la Légion d'honneur à la fin du roman : la médiocrité est récompensée.
Rodolphe Boulanger
L'Amant cyniqueChâtelain libertin de La Huchette, Rodolphe repère Emma comme une proie facile. Il la séduit avec des clichés romantiques lors des Comices Agricoles, puis la possède sans l'aimer. Quand elle parle de tout quitter pour lui, il s'enfuit lâchement par une lettre hypocrite. Il refuse ensuite de lui prêter de l'argent, précipitant sa mort.
Léon Dupuis
L'Amant romantique déchuClerc de notaire, Léon est le double masculin d'Emma au début : rêveur, platonique, il partage ses goûts romantiques. Après un premier amour frustré, il retrouve Emma à Rouen et devient son amant. Mais il se lasse de ses exigences excessives et finit par aspirer à une vie bourgeoise rangée. Il refuse de l'aider financièrement et disparaît.
Lheureux
Le Tentateur / L'UsurierMarchand de nouveautés et usurier, Lheureux est le véritable méchant du roman. Il flatte les désirs de luxe d'Emma, lui vend à crédit, lui fait signer des billets à ordre, puis exige le remboursement quand la dette est colossale. Il remplace le Destin antique : c'est l'économie qui écrase le héros.
L'Aveugle
La Figure de la MortMendiant hideux qui chante des chansons paillardes, l'Aveugle apparaît à chaque moment clé de la déchéance d'Emma. Il incarne le réel cru, la laideur que les rêves romantiques cherchent à occulter. Il est la dernière chose qu'Emma entend avant de mourir.
Rencontre de Charles et Emma aux Bertaux
Mariage d'Emma et Charles
Bal au château de la Vaubyessard
Déménagement à Yonville-l'Abbaye, naissance de Berthe
Début de la liaison avec Rodolphe
Rupture avec Rodolphe, maladie d'Emma
Retrouvailles avec Léon à Rouen, mort d'Emma
I. Contexte & Genèse
Le roman est publié en 1857, sous le Second Empire. C'est l'époque de l'essor de la bourgeoisie, du chemin de fer, du capitalisme industriel. La province normande que dépeint Flaubert est un monde figé, où la Révolution industrielle arrive à peine, où les hiérarchies sociales (noblesse, bourgeoisie, paysannerie) restent rigides.
Flaubert s'inspire d'un fait divers réel : l'affaire Delamare (1848). Delphine Delamare, femme d'un officier de santé de Ry (Normandie), s'était ruinée en dépenses somptuaires et suicidée à l'arsenic, laissant son mari couvert de dettes. Flaubert transpose ce drame en le nourrissant de sa propre critique du romantisme : lui-même avait été atteint de « bovarysme » dans sa jeunesse.
Le roman fit scandale. Flaubert fut poursuivi pour « outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs », au motif qu'il rendait l'adultère séduisant. Son avocat, Maître Sénard, le fit acquitter en plaidant l'intention morale de l'œuvre (Emma est punie). Le procès, médiatisé, propulsa les ventes.
II. Sociologie des Personnages
Les personnages de Madame Bovary forment un système où chaque figure incarne une facette de la condition humaine face au réel.
Emma Bovary est l'archétype du désir impossible. Victime d'une éducation sentimentale inadaptée, elle projette sur la réalité les scénarios de ses lectures romanesques. Son mal — le bovarysme — consiste à « se concevoir autre qu'on n'est ». Elle n'est pas simplement adultère ou dépensière : elle cherche désespérément à faire coïncider sa vie avec un idéal inatteignable. Sa quête de l'absolu, pathétique et touchante, la mène à sa perte. Elle est à la fois coupable (égoïste, mauvaise mère, menteuse) et victime (d'un monde sans poésie, d'hommes médiocres ou cyniques).
Charles Bovary est son exact contrepoint : la prose incarnée. Dès la première page, sa casquette grotesque signale son incapacité à s'intégrer. Officier de santé médiocre, il aime Emma d'un amour absolu, désintéressé, aveugle — le seul amour authentique du roman, qu'elle ne saura jamais voir. Son cri final (« C'est la faute de la fatalité ! ») est pathétique : il refuse jusqu'au bout de condamner Emma.
Rodolphe et Léon représentent deux échecs de la masculinité romantique. Rodolphe est le libertin cynique, qui joue le jeu de la passion pour « posséder » Emma, puis s'enfuit lâchement. Léon est le double masculin d'Emma au départ, mais il finit par choisir la respectabilité bourgeoise. Tous deux trahissent.
M. Homais est la figure satirique centrale. Pharmacien anticlérical, il incarne la bêtise triomphante du XIXe siècle : scientisme de façade, jargon pseudo-savant, opportunisme social. Son couronnement final par la Légion d'honneur est le mot de la fin implacable de Flaubert : le monde appartient aux médiocres satisfaits.
Lheureux, le marchand-usurier, est le Méphistophélès du roman. Il flatte les désirs d'Emma, lui vend à crédit, puis la piège dans une spirale de dettes. Il remplace le Destin antique : ce n'est plus les Dieux qui écrasent le héros, mais l'économie.
III. Clés de Lecture & Symboles
L'Impersonnalité
Flaubert refuse d'intervenir dans son récit ou de juger ses personnages. « L'artiste doit être dans son œuvre comme Dieu dans la création : invisible et tout-puissant. »
Le Discours Indirect Libre
C'est la grande révolution technique du roman. Flaubert mêle la voix du narrateur et celle du personnage sans transition, créant une ironie diffuse.
Le Réalisme Critique
Contrairement à Zola qui documentera le peuple, Flaubert dissèque la bourgeoisie. Il ne cherche pas le Beau mais le Vrai, même s'il est médiocre.
Objets Symboliques
La Casquette de Charles
Dès la première page, cet objet composite et ridicule (« une de ces pauvres choses, enfin, dont la laideur muette a des profondeurs d'expression comme le visage d'un imbécile ») symbolise l'inadaptation sociale de Charles. Elle est décrite avec une précision maniaque, comme si Flaubert voulait épuiser la laideur. Elle annonce tout le personnage : la gaucherie, la médiocrité, l'incapacité à s'intégrer.
Le Fiacre de Rouen
Cette voiture qui erre toutes « vitres closes » dans Rouen pendant des heures, dont on voit juste sortir une « main nue » jetant des morceaux de papier, est une métaphore de l'adultère. Flaubert ne décrit rien de ce qui se passe à l'intérieur, mais tout est dit. La scène fit scandale lors du procès.
Le Porte-cigares vert
Ramassé au bal de la Vaubyessard, cet objet devient un fétiche pour Emma. Elle le caresse, imagine la vie de son propriétaire aristocrate, s'évade dans le souvenir de cette soirée. Il cristallise son bovarysme : la capacité à investir un objet trivial d'une charge romanesque démesurée.
L'Arsenic
Emma meurt empoisonnée à l'arsenic, avalé dans le capharnaüm d'Homais. Ce poison, utilisé aussi comme raticide, renvoie à la mort sordide, loin des suicides romantiques par noyade ou pistolet. L'agonie est longue, douloureuse, cliniquement décrite. L'arsenic est le réel qui détruit le rêve.
IV. Thèmes Majeurs
Le Bovarysme : la maladie de l'idéal
Le philosophe Jules de Gaultier a forgé le terme « bovarysme » à partir du roman pour désigner « la faculté départie à l'homme de se concevoir autre qu'il n'est ». Emma ne souffre pas seulement d'ennui : elle souffre d'un écart irréductible entre ses aspirations romanesques et la platitude du réel.
Cette pathologie de l'idéal est construite dès l'enfance. Au couvent, Emma dévore des romans sentimentaux qui lui promettent des « félicités passionnées ». Elle attend de la vie des châteaux, des chevaliers, des orages de passion. Charles, avec sa conversation « plate comme un trottoir de rue », ne peut satisfaire ces attentes.
Le bovarysme n'est pas une simple rêverie : c'est une incapacité à habiter le présent. Emma est toujours « ailleurs » : au bal de la Vaubyessard quand elle est à Tostes, en Italie quand elle est à Yonville. Cette fuite perpétuelle l'empêche de voir l'amour sincère de Charles, la tendresse possible avec sa fille Berthe.
Flaubert ne condamne pas Emma : il la montre victime d'une éducation inadaptée et d'un monde sans beauté. Mais il ne l'absout pas non plus : son égoïsme, son mépris pour les autres, sa mauvaise foi sont impitoyablement décrits.
L'Argent : le nouveau Destin
Dans la tragédie antique, ce sont les Dieux qui écrasent le héros. Chez Racine, c'est la passion fatale. Chez Flaubert, c'est l'argent. Madame Bovary est le premier grand roman où la dette devient une force de mort aussi puissante que l'amour.
Lheureux, le marchand de nouveautés, est le nouveau Destin. Il ne force pas Emma : il la tente, la flatte, lui propose des facilités de paiement. Il sait que le désir de luxe est plus fort que la raison. Quand la dette devient colossale, il exige son dû avec une froide efficacité. L'huissier saisit les meubles ; Emma court partout chercher de l'argent ; personne ne l'aide.
Flaubert montre que la société bourgeoise du XIXe siècle a remplacé la fatalité divine par la fatalité économique. Les sentiments ne valent rien face aux billets à ordre. La mort d'Emma n'est pas causée par l'amour déçu (elle a renoncé à Rodolphe et Léon), mais par la honte sociale de la saisie.
Cette dimension économique ancre le roman dans le réalisme : Flaubert décrit avec précision les mécanismes de l'endettement, les reconnaissances de dettes, les renouvellements d'échéances. L'argent circule dans le texte comme le sang dans un corps.
L'Ennui : le mal du siècle normand
L'ennui est le péché originel de Madame Bovary. Emma s'ennuie de Charles, de Tostes, de Yonville, de Léon, de Rodolphe, de tout. Cet ennui n'est pas une humeur passagère : c'est une condition existentielle.
Flaubert était lui-même un expert de l'ennui. Il voyait dans la province normande le tombeau de toute aspiration. Yonville-l'Abbaye, avec son église sans caractère, son auberge médiocre, ses notables grotesques, est le symbole de ce néant. Rien n'y arrive, rien n'y arrivera jamais.
L'ennui d'Emma est aussi un ennui de classe. Fille de fermier éduquée au-dessus de son milieu, elle est trop cultivée pour se satisfaire de la vie paysanne, pas assez riche pour accéder à l'aristocratie. Elle est coincée dans un entre-deux social qui la condamne à la frustration.
Flaubert ne propose aucune solution. Le travail, la religion, la maternité — tous les remèdes que la société offre aux femmes ennuyées — sont montrés comme insuffisants ou hypocrites. Emma est condamnée à l'ennui comme d'autres sont condamnés à mort.
La Bêtise : le triomphe d'Homais
Flaubert haïssait la bêtise — non l'ignorance, mais la sottise satisfaite de ceux qui croient savoir. Homais, le pharmacien anticlérical, est son incarnation parfaite.
Homais parle sans cesse. Il débite des lieux communs scientistes avec l'aplomb d'un pontife. Il utilise un jargon médical pour impressionner les paysans. Il se croit progressiste alors qu'il est conformiste. Il méprise le curé Bournisien tout en partageant sa médiocrité intellectuelle.
Le coup de génie de Flaubert est de faire triompher Homais. Après la mort d'Emma, après la mort de Charles, après la ruine de Berthe, c'est le pharmacien qui reçoit la Légion d'honneur. La bêtise est récompensée par la société. Le roman se termine sur cette phrase terrible : « Il vient de recevoir la croix d'honneur. »
Ce triomphe de la médiocrité est la leçon la plus amère du roman. Emma, avec ses aspirations ridicules mais sincères, valait mieux qu'Homais. Mais le monde appartient aux Homais.
V. Style & Esthétique
Flaubert est l'artisan du style impersonnel. Contrairement à Balzac ou Hugo, il refuse d'intervenir dans son récit, de juger ses personnages, de guider le lecteur. « L'artiste doit être dans son œuvre comme Dieu dans la création : invisible et tout-puissant. » Cette impassibilité dérouta les contemporains.
Sa grande innovation technique est le discours indirect libre, qui mêle la voix du narrateur et celle des personnages sans guillemets ni incises (« pensa-t-elle »). Ainsi, quand Flaubert écrit : « Elle se répétait : J'ai un amant ! un amant ! se délectant à cette idée comme à celle d'une autre puberté qui lui serait survenue », on entend à la fois Emma et l'ironie du narrateur qui exhibe le cliché.
Flaubert travaillait ses phrases dans son « gueuloir », les déclamant à voix haute pour vérifier leur rythme. Il cherchait le « mot juste », passant parfois une semaine sur une page. Son style ternaire (groupes de trois), ses descriptions minutieuses (la casquette, le gâteau de noces, le capharnaüm d'Homais), ses effets de contrepoint (les Comices Agricoles) sont devenus des modèles.
Le réalisme de Flaubert est un réalisme critique : il ne célèbre pas le peuple (comme Zola) ni ne propose de leçon morale. Il montre, froidement, la bêtise et la médiocrité. C'est un réalisme du désenchantement.
VI. Réception & Postérité
À sa sortie, le roman divisa. Le procès lui fit une publicité considérable. Sainte-Beuve salua le talent mais reprocha la froideur. Baudelaire, en revanche, célébra le chef-d'œuvre et l'audace de faire d'une femme ordinaire une héroïne tragique.
Aujourd'hui, Madame Bovary est unanimement considéré comme un sommet de la littérature mondiale. Il a fondé le roman moderne en imposant l'idée que le style EST le fond. Les écrivains du XXe siècle (Proust, Joyce, Nabokov) l'ont reconnu comme un précurseur. Le terme « bovarysme » est entré dans le langage courant pour désigner la tendance à fuir le réel dans l'imaginaire.
Anna Karénine
Léon Tolstoï
Adultère féminin et suicide tragique, écrit 20 ans après Bovary
L'Éducation sentimentale
Gustave Flaubert
Même auteur, même thème de l'illusion et de l'échec
Bel-Ami
Guy de Maupassant
Réalisme cynique, arrivisme social au XIXe siècle
Thérèse Raquin
Émile Zola
Naturalisme, adultère et crime passionnel
Rayonnement Culturel
Vu des États-Unis
Dans les universités américaines, Madame Bovary est souvent lu comme le sommet du réalisme littéraire et de la perfection stylistique. Cependant, Emma y est parfois perçue plus durement qu'en France : on la qualifie de « shopaholic » avant l'heure, symbole des dangers du consumérisme et du matérialisme. Là où les Français y voient surtout le drame de l'ennui existentiel et la cruauté d'un monde sans poésie, les Américains y lisent parfois une mise en garde contre l'irresponsabilité financière. Cette différence de lecture reflète les cultures : existentialisme français contre pragmatisme américain.
Transmédia
Moodboard
Madame Bovary (Claude Chabrol, 1991)
Isabelle Huppert incarne une Emma glacée et désespérée. Chabrol restitue la froideur du texte flaubertien.
La Liseuse - Jean-Jacques Henner
Portrait mélancolique d'une femme absorbée dans sa lecture, évoquant l'intériorité rêveuse d'Emma.
Femme à la fenêtre - C.D. Friedrich
L'image éternelle de l'attente et du désir d'ailleurs. Emma regardant par la fenêtre de Tostes ou Yonville.
— L'Incipit —
« Nous étions à l'étude, quand le Proviseur entra, suivi d'un nouveau habillé en bourgeois et d'un garçon de classe qui portait un grand pupitre. »
Obtenir l'œuvre
L'édition de référence.
Gratuit avec l'offre d'essai.
Certains liens ci-dessus sont affiliés. En achetant via ces liens, vous soutenez In-Quarto sans aucun surcoût pour vous.
